L’interview : Martin Jacobsen

Expliquez-nous en quelques points forts votre carrière de musicien.

J’ai commencé à jouer du saxophone à l’âge de dix-huit, après avoir écouté surtout Miles Davis et John Coltrane pendant un an. Avant, je n’avais aucune connaissance du jazz, mais aux premières écoutes de ces deux musiciens, je fus captivé. Après avoir joué du saxophone un an, je commençai à jouer dans un groupe de rock avec des copains de lycée. C'était loin de la musique de Miles Davis et John Coltrane ! Mais ça m’a permis de me mettre en situation, et même de faire des petits concerts. Ca m’a donné de l'expérience. Je continuai ensuite avec un groupe de fusion dans lequel on travaillait surtout la musique de Herbie Hancock and The Headhunters. A la maison, je travaillais les solos de Sonny Rollins et dans le studio de répétition je jouais du jazz-rock de Herbie Hancock. Ca ne correspondait pas à mon état d’esprit. J'avais peur de ne pas pouvoir devenir un saxophoniste de jazz, mais de jazz-rock, alors je quittai ce groupe après un an pour me concentrer sur le jazz. Je formai un groupe avec un guitariste avec lequel je commençai désormais à travailler régulièrement. C'étaient mes premières expériences dans un vrai milieu de jazz. Quelques années plus tard, j'avais vingt-quatre ans, je formai mon propre quartet avec entre autres le fabuleux guitariste danois Jacob Fischer, qui avait mon âge, et le batteur Ole Streenberg, qui lui avait joué avec des légendes comme Dexter Gordon dans les années 1970 à Copenhague. C'était très fort comme expérience et cela demandait beaucoup de travail.
J’ai continué à travailler avec cette formation jusqu'à mon départ pour Paris, en novembre 1995. En parallèle je travaillais, entre autres, avec un excellent big band, "The Bust'n Bloopers Big Band" qui travaillait régulièrement avec des solistes et compositeurs tels que Bob Mintzer, Ed Neumeister (de Mel Lewis-Thad Jones Big Band) ou Bobby Brookmeyer.

Quelles sont vos principales influences musicales ?

Ce furent d’abord les disques récents de Miles Davis que j’écoutai : “We Want Miles”, “Star People”, “Decoy”, puis “Kind of Blue”, “Four And More”. Le changement pour cette période acoustique fut un hasard. Un jour en écoutant “You’re Under Arrest” sur une cassette que quelqu’un m’avait donné, je mis l’autre face que je n’avais pas bien écouté, ne croyant pas que c’était Miles Davis qui jouait comme ça. C’était “Four And More” ! En effet, de la musique très différente de “You’re Under Arrest”. Cette musique, ces solos, ce son, ce swing, tout ça était tellement “hip”, tellement sophistiqué, tellement attirant, sublime. Je me mis ensuite à écouter intensivement Miles Davis des années 1950 et 1960 en parallèle avec ces albums des années 1980, mon époque.
Le premier concert de jazz que je vis fut par conséquent avec John Scofield - le guitariste de Miles Davis sur plusieurs des ces albums - en duo avec Steve Swallow au Jazz Club Montmartre à Copenhague. Je revins bientôt dans ce club voir d’autres concerts, notamment avec Bob Rockwell, qui d’ailleurs a sorti plusieurs albums sur SteepleChase et je décidai d’apprendre à jouer le saxophone. Plus tard, ce fut Bob Rockwell qui me conseilla de m’installer à Paris. Je croyais que Coltrane jouait de l’alto, alors je suis allé louer un alto. Quelques mois plus tard, je changeai pour le ténor. Je me mis à travailler énormément et faillis presque me faire exclure du lycée, en dernière année, à cause de ça.
Les saxophonistes qui m’ont influencé le plus : sûrement John Coltrane dont je comprenais le mieux le jeu et la logique dans ses premiers enregistrements en 1955-56. Evidemment, j’ai été influencé par pleins d’autres musiciens, surtout Dexter Gordon, mais aussi Sonny Rollins, Joe Henderson, Charlie Parker, Wayne Shorter, Georges Coleman, Stan Getz, Michael Brecker. Sans oublier tous les autres excellents saxophonistes que j’ai entendus dans les clubs ou avec qui j’ai joué, en France ou au Danemark ou ailleurs, des noms connus ou inconnus, mais toujours des sources d’inspiration.
Quant aux autres musiciens non-saxophonistes, citons, entre autres : Disons, Wes Montgomery, Wynton Kelly, Bill Evans, Duke Ellington, Count Basie, Frank Sinatra, Billie Holliday, Beethoven, Chopin, Stravinsky.

Vous venez de la scène jazz danoise. Vous êtes maintenant installé à Paris. Comment s’est passé ce changement ? Pourquoi avoir voulu venir en France ? Travaillez-vous toujours au Danemark ?

J’ai visité Paris la première fois en 1990. Je me suis senti tout de suite à l’aise, dès mes “premiers pas” devant la Gare du Nord, où j’arrivai de Copenhague. Comme si j’avais toujours dû y être. Je ne restai que douze heures à Paris, avant de partir pour Barcelone, mais cette rencontre fut décisive. Plus tard, j’en parlai à Bob Rockwell à Copenhague, et il me dit : “Va à New York, va à Paris – ne reste pas !”. Je partais pour Paris en novembre 1995.
La vie musicale à Paris est très riche. Je rencontre de nouveaux musiciens tout le temps. En plus, il y a de bons musiciens d’autres pays d’Europe ou des Etats-Unis qui passent régulièrement à Paris. Par contre, c'est très dur et très long de s'installer dans un autre pays en tant que musicien. Il m’a fallu environ cinq ans avant que les choses commencent à fonctionner à peu près normalement – presque tout était à recommencer.
Normalement, je pars jouer au Danemark une ou deux fois par an.

Vous êtes professeur de saxophone à Puzzle depuis deux ans. Etait-ce votre première expérience en tant que professeur ? Dans quel état d’esprit donnez-vous vos cours ?

A Copenhague j’ai travaillé dans au moins six écoles de musiques différentes entre 1990 et 1995, souvent deux ou trois en même temps. En France, je suis également professeur remplaçant au conservatoire de Malakoff. J’ai aussi donné beaucoup de cours particuliers au Danemark et en France, ainsi que des Master Classes.
Je donne mes cours dans un état d’esprit qui ne facilite pas les choses, en essayant de faire sortir chez l’élève l’envie de jouer et de travailler son instrument ! Par expérience, je sais qu'un jour ou l’autre il y a une bonne chance que l’élève ait ce déclic qui lui servira de moteur pour continuer à progresser. La méthode plus scolaire n’a pas trop ma sympathie ; notre société est déjà tellement scolaire. La musique demande beaucoup de discipline, mais je voudrais si possible que ça vienne de l’élève lui-même et pas de l’extérieur. Tâche dure …

Dans quelles autres formations musicales évoluez-vous ?

Je travaille sur un projet intéressant, en duo avec le bassiste Philippe Brassoud – quelque chose de très différent du quartet. Sinon, en sideman, je joue avec entre autres le trompettiste Damon Brown, en free-lance, ou avec le chanteur Ben Chawes. Avec ce dernier, on attend la sortie d’un album qu’on a enregistré l’année dernière avec entre autres Niels-Henning Ørsted Pedersen.

Vous avez fait une « master class » avec Doug Raney les 18 et 19 octobre. Comment se déroule un événement de ce type ? Comment l’abordez-vous ?

On le fait séparément quoique parfois on joue quelques morceaux ensemble pour montrer certaines choses aux élèves. Sinon, les master classes durent normalement deux jours de 11h-13h et de 15h-19h chaque jour. Selon le niveau des élèves, j’en ai parfois dix en même temps, je peux donner des exemples sur l’improvisation et sur la façon de structurer sont travail par rapport à celle-ci. J'explique aussi comment structurer son travail en général, je donne des exemples de style, je parle de la technique, mais aussi du métier de musicien de jazz en général. Une section rythmique sur place permet de jouer ensemble et laisse à chaque élève la possibilité d'appliquer les méthodes dont j'ai parlé.

Quels sont vos projets musicaux ?

Je voudrais entre autres me concentrer encore plus sur le quartet et son répertoire et trouver plus de temps pour écrire de la musique.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux musiciens de saxophone qui débutent ?

Essayer de louer ou acheter un bon instrument dès le début est important. Je pense aussi que c'est important de ne pas oublier cette inspiration que peuvent apporter les disques et les concerts avec des saxophonistes. C'est important sur tous les niveaux, débutant ou professionnel. Il faut "nourrir" le saxophoniste en soi régulièrement.

Propos recueillis par DDF
Tempo n° 1 (novembre-décembre 2003).


Copyright © 2006-2007 Puzzle/Fleurier.


Page eTempo