Concert : où l'on s'en va en Belgique et où l'on s'arrête à Courtrai

De Kreun, ça veut dire le gémissement, en flamand. Ca n'a pas grand chose à voir avec ce qui s'y passe, quoique le sujet puisse être débattu : c'est le nom d'un de ces excellents bistrots qui pullulent en Belgique, le pays de la bière et du bonheur, mais ce bistrot-là ne fait pas seulement dans la dentelle de Bruges, traduire la canette à 1 euro 50, il fait aussi dans la musique, organisé comme il est avec une petite salle carrée dans sa formule bar, et une grande salle isolée par un couloir dans sa formule salle. Le 10 décembre 2005, c'est Dwight Trible & The Life Force Trio qui sont au Gémissement, et on se dit qu'il n'y a rien de tel qu'une petite Rodenbach en chanson pour se chauffer avant les fêtes. Bon, de prime abord, De Kreun, c'est moins le zinc à pépé que le pub à branchés, totalement impliqué dans ce 70's revival orange et marron qui vaut une seconde jeunesse aux cuisines en formica. La bière y est bonne, fraîche et bon marché, le public est plutôt jeune, de cet âge extensible où les études n'en finissent pas de finir, et il y en a même un derrière moi, avec son pull tricoté à grosses mailles oranges, ses baskets pour filles plus-à-la-mode et ses cheveux pas-coupés-effet-mouillé-sortie-de-lit-descente-de-bain, qui gagne sans forcer son entrée dans mon carnet T (T comme tocards). L'heure officielle du début des festivités étant passée voire dépassée, le sas du couloir qui mène à la grande salle se met à s'illuminer par intermittence, ce qui, avec le fait que la porte dudit couloir ne soit plus fermée, constitue manifestement le signal pour entrer dans la salle susmentionnée. Le couloir, orange évidemment, est percé sur la gauche d'un guichet où, contre quelque menue monnaie (ou des billets achetés sur Internet, branchés oblige), on a droit à un tampon sur le poignet, dans le plus pur style du qui-va-pas-partir-vite (branchés oblige, mention peut-mieux-faire). Après, c'est la grande salle tant attendue, où, dans une ambiance noire-bleue-rouge (NDTR : les couleurs belges, c'est noir-jaune-rouge), deux choses étonnent : la hauteur du plafond (même s'il fait plus noir que bleu-rouge, on voit bien que ça va pas donner dans le "unplugged" intimiste) et l'absence de chaises (et là, on se dit que c'est vraiment pas du zinc à pépé). Bientôt, un jeune à barbe apparaît sur scène, s'installe derrière une console avec un iMac, et puis se met à parler, s'adressant au public en le qualifiant à tout bout de champ de "beautiful". Lui, c'est la cinquième roue du carrosse, puisqu'aussitôt, ou presque, quatre individus apparaissent (et on a seulement annoncé un Dwight Trible et un Life Force Trio) : un grand bouclé au violon alto et au clavier, un Noir au look militaire à la batterie, un grand Black à la clarinette basse et au saxosoprano, et, devant cette belle brochette (nous ne parlerons pas de fricandelles), un gourou avec des lunettes de couleur et un micro. Le barbu a déjà cliqué sa séquence, les autres s'y collent, et je me dis que ça ne va pas être facile de définir le style, si je me mets à faire un papier là-dessus. Ce n'est pas toujours très lisible, et ça a dû pas mal fumer à la balance, surtout le sax', que l'on a vu avant près du bar, et que l'on reverra après au même endroit, trimballant, aussi imperturbable que sibyllin, un petit sac où se trouve une boîte en plastique, de la taille et de la forme de celles qui contiennent de la tête de veau à la sauce tomate (NDTR : ça se mange froid). Les paroles, toutes de "love" et de "God" ("bless you" ou "is the answer", c'est selon), font très planantes, elles aussi, avec des riffs derrière, plus ou moins improvisés, plutôt plus quand il s'agit du violon, plutôt moins quand il s'agit de l'homme à la boîte. Au milieu de tout ça, il y a Dwight, un Isaac Hayes qui aurait de la voix, puissant, granuleux et profond. Ca ne dure pas longtemps, une heure peut-être, et puis les gens retournent au bar, histoire de fêter la première partie et de préparer la seconde. Car il y en a une seconde, devant laquelle, malgré une deuxième Rodenbach bien frappée, je tiens à peine cinq minutes. Ca s'appelle Soil & Pimp Sessions, et c'est japonais. Six chevelus déguisés tentent de faire du jazz bruyant à coups de riffs, mais les deux cuivres sont à un volume tellement élevé que tout individu normalement constitué peut raisonnablement craindre pour son acuité auditive au bout de 30 secondes (on aura donc pris des risques, avec ce foutu papier). Cette première partie qui s'ignore n'a qu'un avantage : faire regretter Dwight et sa bonne grosse voix noire (et aussi faire rire, car un saxo avec casquette en biais, harnais doré et sautillements scéniques, c'est tout simplement irrésistible). En sortant, je me dis que De Kreun cache son jeu plutôt bien, car, de l'extérieur, il fait tout de même très bar Jupiler de seconde catégorie. Je me dis aussi que les voisins ne sont pas si éloignés que ça du carnage, et me rappelle que Dwight tenait parfois son micro bien loin de sa bouche, alors qu'on avait vraiment l'impression qu'il était juste à côté.

NF
Tempo n° 9 (janvier-février-mars 2006).
Version refondue en 2007.


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